Légende du Seigneur de Lunas

LUNAS TROMPET MAS - (LUNAS TU M'AS TROMPé)

(texte paru dans l'Echo de Lodève du 25 mai 1851, signé RIVEZ fils de Bédarieux, avocat)

  " Il n’est pas sans intérêt, pour les amateurs de légendes, d’en rappeler ici une qui a donné naissance à un adage bien connu dans le pays : Lunas trompet Mas, c’est-à-dire, le seigneur de Lunas trompa le diable. La voici telle que les vieillards la racontent encore au coin du feu pendant les longues soirées d’hiver.

            Alors que les hautes murailles de l’antique château de Lunas couvraient encore le sommet escarpé du Redondel, alors que les seigneurs féodaux se prenaient de querelle sous le moindre prétexte et forçaient leurs manants à s’entre-détruire pour la grande gloire de leurs maîtres, il advint que le châtelain de Lunas, trop batailleur de sa nature, fut abandonné de la fortune et tomba entre les mains d’un de ses ennemis. Jeté dans un étroit cachot, il attendit pendant de longs mois que son épouse envoyât la rançon, qui seule pouvait amollir le cœur de son barbare geôlier. Mais l’infidèle, loin de s’apitoyer sur le malheureux sort du prisonnier, et de faire tous ses efforts pour lui venir en aide, ne songeait qu’à mener joyeuse vie. Danses et chants de plaisir, tel était le deuil de la dame. Déjà même elle songeait à convoler à de nouvelles noces, lorsque le diable voulant gagner à lui le seigneur de Lunas, va le trouver dans son triste réduit : « mon ami, lui dit-il, je t’annonce une fâcheuse nouvelle ; ta femme, fatiguée d’attendre ton retour, doit se marier demain ; il ne te reste qu’un moyen pour empêcher cette union ; livre-moi ton âme et tu seras libre ». Le prisonnier repousse énergiquement une telle proposition. « Hé bien, soit ! reprend le diable, je briserai tes fers à ces deux conditions : la première, c’est que tu m’accorderas chaque année la grunade, les grains de raisin tombés à terre dans la vigne de madame, ainsi que le regain (lou regoulubré) du pré Mégé et du pré Coquerel près de Sourlan ; la deuxième, c’est ce que je deviendrai le maître de la première personne que tu embrasseras en entrant dans ton château ». Le seigneur de Lunas souscrivit volontiers aux exigences du Diable. On donne toujours sans peine à ce dernier l’âme des autres, pourvu que l’on conserve la sienne ! Plus d’un dévot ne se fait même aucun scrupule sur ce point. L’esprit des ténèbres brise donc les chaînes du prisonnier, l’enlève à travers l’espace et le dépose libre dans la campagne. Mais, se ravisant tout à coup, il lui lie les mains derrière le dos, pour l’empêcher de faire le signe de la croix. Les deux compagnons prennent ensuite la route du château où ils arrivent à la tombée de la nuit. Ils entrent bientôt, sans se faire annoncer, dans la vaste salle où de nombreux convives s’apprêtaient à faire honneur au festin de noces. Tout à coup, le sire de Lunas, épris d’amour pour son épouse infidèle, oublie son juste ressentiment et le pardon à la bouche, il veut se jeter dans ses bras. C’en était fait de la châtelaine, elle allait appartenir au Diable, lorsque le captif se rappelant sa promesse trop légère, se retourne à la hâte, embrasse une grosse pierre placée à côté de la porte d’entrée et, comme ses mains n’étaient pas libres, fait avec la tête le signe de la croix. Le diable furieux d’être dupé, s’enfuit en poussant d’horribles imprécations. Il emporte comme une mince paille la pierre qui avait reçu l’accolade du sire de Lunas. Celui-ci apparaît rayonnant de joie à son épouse stupéfaite. Débarrassé de ses liens, il embrasse celle qui allait devenir le lendemain la femme d’un autre. Il raconte à l’auditoire étonné ses souffrances, sa longue captivité et son pacte avec le démon. Puis, sur l’invitation du maître de la maison, chacun prend place au tour de la vaste table ; le festin de noces devint ainsi le festin de la délivrance. Tous se réjouirent du retour du captif ; le futur conjoint de la châtelaine se résigna à aller chercher fortune ailleurs.

            Afin de conserver le souvenir d’une aussi merveilleuse aventure, on créa l’adage si connu de nos jours : Lunas trompa Mas .

            Mais la légende populaire serait incomplète, si nous n’ajoutions d’après elle, que le Diable n’a pas renoncer à ses droits sur les prés Mégé et Coquerel et sur la vigne de madame. Parfois, lorsque les verts pâturages tombent sous la faux du travailleur, un vent subit enlève la récolte, si l’on ne s’empresse de l’enfermer. Il y a peu d’années encore une terreur superstitieuse s’attachait à la vigne de madame. C’est que sur elle planaient sans cesse des vautours et des corbeaux, attirés par les cadavres des animaux que l’on abattaient à côté. Le vulgaire croyait que ces oiseaux de proie étaient envoyés par le Diable pour dévaster cette vigne, aujourd’hui arrachée et dont l’emplacement existe près du moulin de M. Charamaule, entre Lunas et le Pont-d’Orb ."

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J & L Osouf -fevrier 2026