Légende du Seigneur de Lunas

LUNAS TROUMPET MAS

   C'est le docteur Henri Marc, qui en 1980 rapporte (dans son livre "Lunas porte de l'Escandorgue") cet écrit d'André Mialane. Bien connu pour son étonnant parcourt professionnel d'entrepreneur de travaux publiques, Mialane savait également manier l'alexandrins et la rime... Voici un poème de 50 quatrains écrit, à Paris, le 10 février 1875 dans lequel il propose une autre version de la légende.

   Le quatrain XV manque ? erreur dans la numérotation ? Oubli  du docteur Marc lors de la transcription?

 

I

 Ce que je vais conter a bien l’air d’être un mythe ;

Mais c’est la vérité ; j’en atteste les Dieux.

C’était pendant le temps où des guerriers pieux

Entraînés par la voix du grand Pierre l’Ermite

 II

 Se levaient en criant : « Dieu le veut… Dieu le veut »,

Abandonnant enfants, femme, père, domaine

Pour courir, emportés par une même haine,

Rapides et serrés comme l’eau quand il pleut…

 III

Le  Seigneur de Lunas, chevalier sans reproche

Et sans peur, voulut suivre amis, parents et roi ;

Laissant sa femme en pleurs, qui lui jurait sa foi

De l’attendre toujours. Vers le port le plus proche

 IV

 Il alla s’embarquer pour l’Orient lointain

Bien long fut le voyage ; enfin la Palestine,

Cette terre de Foi, de croyance divine,

Apparue comme un point au chevalier chrétien…

V

L’impatient croisé s’élance au sein de l’onde…

En vain à son secours volent les matelots ;

Le sabre entre les dents, il traverse les flots,

Confiant en son Dieu, le seul Maître du monde…

 VI

 Il aborde soudain, fait un signe de Croix,

Et, plus prompt que l’autour fendant, l’air de son ailes,

Il marche, il court, il vole et l’armée infidèle

Loin  d’attendre ses coups, s’est enfuie à sa voix.

 VII

 Pendant plus de six mois, sans trêve ni relâche,

Combattit en héros le vaillant chevalier

On le voyait partout les soldats rallier,

Donner force et courage au chrétien le plus lâche.

 VIII

 Et dans tous les combats, terrible, au premier rang

Frapper le Musulman et d’estoc et de taille,

Remporter à lui seul mainte et mainte bataille,

Rapide comme l’aigle, et toujours en courant.

 

IX

 Un jour sous un palmier, dans une vaste plaine,

Il dormait doucement à l’abri du soleil,

Quand le vint tout à coup retirer du sommeil

Une apparition fantastique et soudaine…

 X

 Un être aux pieds fourchus, au visage odieux,

Était penché sur lui, ricanant en silence…

Le héros, sans frémir, sur son glaive s’élance

Et frappe, frappe encore… Mais, quel prodige, ô Cieux

 XI

 Le bonnet découvrant la tête grimaçante

Du sinistre étranger qui rit d’un air moqueur,

Laisse voir ( le guerrier sent palpiter son cœur)

Sur un front ravagé, la corne menaçante…

 XII

 Le chevalier chrétien était brave et savant ;

Il reconnaît soudain le séducteur infâme

Qui, jadis nous perdit dans la première femme

Et semble le narguer de son rire insolent…

 

XIII

Laissant tomber alors son sabre de bataille

Il dit à l’étranger : « Satan, que me veux-tu ? »

« Mieux vaudrait que jamais tu n’eusses combattu

Dans ces lieux » répondit en redressant sa taille.

XIV

 L’envoyé de l’Enfer, « car le Maître haï,

Pour la gloire duquel sans regret et sans crainte

Tu t’exposes sans cesse avec une ardeur sainte

T’abandonnes, et, bientôt tu vas être trahi ».

 XVI

 

A ces mots étonnants, le héros, sur son cœur

Pose sa main, et puis il chancelle et s’affaisse…

« Pourquoi noble Seigneur, cette lâche faiblesse ?

Reprend l’Esprit du Mal, apaise ta douleur. 

XVII

 

J’amène à ton secours l’infernale puissance

Si tu veux, aussitôt, d’un vol raide et sûr

Je t’enlève à travers les espaces d’azur

Et dans quelques instants tu reverras la France

XVIII

Et Lunas, et tes Serfs, et ton sombre manoir,

Où rit en ce moment ton épouse infidèle ».

Le chevalier consent ; alors, à tire d’ailes

Le Démon fend les airs, comme un grand aigle noir,

XIX

Etreignant un agneau dans ses puissantes serres

S’élève avec sa proie aux espaces déserts.

Tel cet ange déchu vole au-dessus des mers,

Des fleuves, des ruisseaux, des torrents, des rivières…

 

XX

Tenant l’homme épuisé de ce vol effrayant.

Combien de temps dura la course vagabonde

Du Maudit et de l’homme au-dessus de ce monde ?

Nul jamais ne le sut… Le spectacle attrayant

XXI 

 

De cent peuples divers, de régions immenses

Apparaissant, ne peut dissiper la torpeur

Du héros, qui, jamais, n’avait connu la peur,

Mais dont l’émotion causait la somnolence.

XXII 

Quand il sortit enfin de ce sommeil profond

Il vit à l’horizon une haute montagne,

Qui s’étendait au loin, étreignant la campagne

Et formant un grand trou âpre, rude et sans fond…

XXIII

Soudain il reconnut les tourelles antique

Qui s’élèvent autour de son fort sourcilleux…

Pendant que tout autour il promène les yeux,

Celui qui l’a porté des bords asiatiques

 

XXIV

 

Et qui, silencieux, couve d’un œil ardent

Sur ses traits contractés le retour de la vie,

Vient torturer son âme encore toute ravie

Par son rire hideux, sardonique et strident.

XXV

 

« Vois-tu Seigneur, vois-tu ces longues banderoles

Remplaçant sur tes tours ton farouche étendard,

Comme un rire joyeux sur un front de vieillard

Enlaçant les créneaux de mille danses folles,

 

XXVI

Elles font grimacer ton castel sombre et noir

Et montrent que là-haut tes vassaux sont en fête…

Pourquoi me contempler de ta mine défaite ?

Ris donc et sois joyeux, ils se marient ce soir ».

 

XXVII

« Mort et damnation… Ah… Que je souffre… Infâme…

Me trahir ? Est-ce là ta trompeuse amitié ?

Ah Satan, aide-moi ; frappons et sans pitié

Qu’ils meurent tous les deux, et prends à toi mon âme »

 

XXVIII

« J’accepte… Lève-toi… Marche d’un pas vainqueur…

Apparais au moment où la noce commence…

Frappe tout le château de peur et de démence ;

Tue, et massacre tout sans écouter ton cœur ».

XXIX

Le héros écumant de colère et de rage

Marche vers son manoir d’un pas rapide et sûr,

Escalade le roc, arrive près du mur

Qui défend le château… Là, malgré son courage

 

XXX

Il se signe, et soudain une rouge lueur

S’élève à ses côtés ; une odeur sulfureuse

Se fait sentir, et puis une voix caverneuse

S’écrit en rugissant : « Trompeur… Trompeur… Trompeur… »

 

XXXI

C’est Satan qui descend dans les sombres abimes,

Mis en fuite et vaincu par ce signe de Croix.

C’est lui qui rugissant de sa sinistre voix

Maudit le chevalier, qui poussé par le crime

 

XXXII

Avait livré son âme et l’arrache à l’Enfer…

Cependant le castel, où tous sont dans le charme

De la Dame et des chants, est bientôt en alarme ;

Le bruit strident du cor devant son pont de fer

 

XXXIII

A retenti. « Qui donc vient frapper à cette heure ? »

Demande la vigie. « Allons, beau cavalier,

Passez votre chemin ». « Vois, dit le chevalier »,

« l’écu du noble Comte… » Ah…C’est vous ou je meurs ? »

 

XXXIV

C’est bien le bouclier de mon noble Seigneur,

Ses armes et son cor, sa démarche imposante.

« Entrez et déposez votre armure pesante,

Ah… Que de vos vassaux grand sera le bonheur…

 

XXXV

Depuis… tantôt…Ecoute… Mais… Silence

« Dis-moi, dis à l’instant où se trouve ma femme,

Où chercher, où frapper son séducteur infâme…

Tu restes interdit… Regarde cette lance.

 

XXXVI

Si tu ne me réponds, je t’en perce à l’instant »

« Seigneur, l’amant frappé d’un sinistre présage

Vient de fuit le Château, jugeant prudent et sage

D’éviter le danger qu’il courait en restant.

 

XXXVII

On m’a dit (je ne sais si ce n’est qu’une fable)

Que, quand a retenti le son de votre cor

Il était sa chambre et déjeunait encor

Quand, surgissant soudain, s’est assis à sa table

 

XXXVIII

 

Un être aux traits hideux, échappé de l’enfer.

Au chevalier félon il dit « Le Comte approche

Il vient pour t’accabler de son sanglant reproche

Et te jeter au loin transpercé de son fer,

 

XXXIX

 

Mais si tu veux me vendre et me livrer ton âme

Ecris-le de ton sang et je te sauverai… »

Le chevalier tremblant l’approuva et jure

Avec son sang… Et tous deux dans la flamme

 

XXXX

 

Ont disparu. Voilà ce qu’on dit au manoir ».

Le Croisé soucieux rêvait à cette histoire

Quand soudain… (Son esprit se refuse à le croire)

Gémissante et pleurant sous son long voile en or

 

XXXXI

 

Sa femme se prosterne à ses pieds qu’elle presse

« Ah, Seigneur, mettez fin à mon affreux remords,

Frappez… Frappez… Seigneur. Je n’attends que la mort

Pour terminer enfin le tourment qui m’oppresse

XLII

 

Je croyais que, frappé par un sombre assassin

Vous étiez pour toujours parti de cette terre…

Longtemps j’ai déploré ma terrible misère

Et maudit nuit et jour le cruel sarrazin

XLIII

 

Qui vous avez ravi, Seigneur, à ma tendresse.

Je croyais que toujours durerait ma douleur ;

Mais, hélas… Crime affreux… Oh, plaignez mon malheur

Un homme est arrivé, dont l’infernale adresse

 

XLIV

M’a fait oublier Dieu, mon deuil, mon devoir…

Seigneur, vous savez tout. Punissez l’infidèle ».

Immobile, Le comte était debout près d’elle :

Elle était là, pleurante, il avait que la voir

 

XLV

 

Il peut lui pardonner : « Relevez-vous, Madame,

Dit-il, je vous pardonne, et vois que votre cœur

Fut victime un instant d’un infâme trompeur ».

Et tendrement alors il embrassa sa femme.

XLVI

 

Depuis lors, le héros resta dans son castel.

Il eut de nombreux fils, et, je crois, quelques filles,

Fut toujours le soutien et l’appui des familles

De ses vassaux groupés autour du Redondel.

XLVII

 

Cependant sur son front une excroissance étrange

Attira l’attention et les yeux indiscrets

Des Nobles, ses vassaux, et des Serfs, ses sujets.

On eût dit l’appendice aigu du mauvais ange.

 

XLVIII

 

Quand parfois un ami demandait au Seigneur

D’où venait sur son front cette hideuse corne

« C’est, disait le héros, de sa voix basse et morne,

Un portrait  de Satan gravé par la terreur.

 

XLIX

 

Quand je le vis debout sous mon palmier sauvage,

Je fus saisi d’effroi devant cet inconnu ;

Mon front comme le sien devint soudain cornu,

Je lui ressemble même un instant de visage ;

 

L

 

Mais quand en rougissant, j’eus secoué ma peur

Mon visage perdit sa laideur grimaçante,

Mais la corne reste rigide et menaçante,

Et tous les jours depuis, elle gagne en hauteur ».

 

 

 

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