Souvenirs d'enfance par Léon COMMEIGNES

La chasse et la pêche... le braconnage

   Mon père s’occupait de son métier de coiffeur qui lui laissait pas mal de temps libre. Il n'était occupé que tout le samedi, le dimanche matin, le mercredi après-midi et exceptionnellement les autres jours pour des coupes de cheveux sur commande. Tout le reste du temps était libre.

   Il s’adonnait alors à la chasse classique : tout gibier, avec chiens, seul ou avec des amis du village.  Sinon, c’était le braconnage toute saison : lapins (il y en avait à foison à l’époque), lièvres, perdreaux, bécasses, souvent les  sangliers qui pullulaient aussi. Il chassait aussi les animaux nuisibles : renards, blaireaux, fouines, etc… dont il revendait les peaux, après les avoir faites sécher au grenier, bien tendues.

   La pêche aussi occupait ses loisirs mais surtout le braconnage ; je n’ai pas souvenir d’avoir vu mon père avec une ligne dans ses mains. Il pratiquait la pêche à l’épervier. Il y avait deux sortes de ce type de filet. Pour les vairons, il était constitué de très petites mailles et pour les truites, c’étaient des grosses mailles.

   Je me rappelle qu’une année, la rivière était venue très grosse ; le niveau de l’eau arrivait à la porte d’entrée du jardin du docteur Marc à la promenade des Platanettes. Dans un coin à l’abri du courant, en 3 jets d’épervier il avait « récolté » un plein seau de vairons, qui faisaient nos délices en fritures.

   Je dois aussi signaler que mon père fabriquait lui-même tous ses ustensiles de braconnage : filets et éperviers complets. Il moulait les plombs en forme d’olives ou sphériques. Je l’aidais dans les diverses opérations. Les cordes en chanvre en longueurs de 20 ou 30 mètres que je tournais avec un tube de bambou et un bâtonnet qui faisait le tourniquet que je tournais avec le doigt. Lorsque la corde était bien torsadée, nous passions de la cire d’abeille et on lissait pour la rendre solide et bien ronde. Elles lui servaient à monter les capes des éperviers et les filets.

   Ce qui m’amusait le plus était la confection des plombs. Au moyen d’un petit moule (système tenailles) on passait une broche à travers pour le trou et on coulait le plomb fondu, brillant comme de l’argent tout neuf.

   On obtenait ainsi, une grosse olive ; il suffisait de couper la masselotte avec un pince et on enfilait alors une centaine d’olives sur la corde qui formait alors un magnifique chapelet qui constituerait le fond de l’épervier.

   Il tirait profit de la vente de ces éperviers qu’il fournissait à tous les braconniers de la région : le "Trace" de Taillevent, le "Pouchou" de Lunas, "Bourrel " de Truscas, etc…Ils n’étaient pas jaloux les uns des autres : il y avait du poisson pour tous à l’époque, les voitures n’existaient pas et tout restait au village.

   Chacun respectait le filet de l’autre, en ce temps là. Je me souviens qu’il m’ait eu dit  : « je n’ai pas pu placer ma lisse au rocher de Cussol, il y avait déjà celle de Rang. » Il arrivait souvent que le matin, lorsqu’il relevait ses lisses ou filets, sous l’effort de grosses prises ou du courant, le filet s’était déplacé, embrouillé. Il lançait alors une griffe comme une araignée à 4 ou 6 branches qui grattait le fond et récupérait le filet.

   Il pratiquait aussi la pêche aux écrevisses, dans la journée avec des balances et des têtes de mouton. Il y en avait alors dans tous les ruisseaux de la région. Tout proche à Sourlan, au ruisseau de Nize, aux Cabrils, Tyrouand, ou au Furou , à la source de l’Orb ; à la nuit, on les « ramassait » tout simplement à la main, éclairées par une lampe à acétylène qui autrefois constituait l’éclairage des bicyclettes. Evidemment, c’était du braconnage mais pratiqué par tous !...

   Il nous est arrivé avec l’oncle Casimir et sa femme, du Bousquet, de manger le soir dans les prés au bord du ruisseau de Nize. C’était la fête pour les enfants ; le repas se terminait par des chansons. Puis on préparait les lampes à carbure et chacun armé de sa lampe allait ramasser les écrevisses qui grouillaient dans les balances.

   Mon père fabriquait aussi des pièges qu’il appelait des  "ferrous", ces pièges étaient de différentes tailles, suivant qu’ils étaient destinés  aux petits oiseaux, aux merles et "tourdres" (grives) et même aux perdreaux. Durant les longues soirées d’hiver mon père travaillait à la confection de ces pièges. Avec ma sœur, nous avions chacun un tour de rôle, pour nous asseoir sur le bloc de bois qui supportait le système arbre et manivelle, sur lequel venait s’enrouler le fil d’acier et former le ressort.

   Il avait vraiment l’art de faire ces pièges et il en tirait un profit. Des douzaines de ces pièges, appréciés des braconniers et de nombreux hommes du village, étaient pendus au plafond du salon de coiffure.

   Quand mon père et deux ou trois autres chasseurs (Connac dit "Grazaou", Fabrias « l’Espagnol », Deltour « lou Calabure », Galtier « lou Baraou ») avaient tué "una lèbré", les familles se réunissaient chez l’un ou l’autre selon le tour et les femmes préparaient une salade, un gros plat de haricots secs ; le lièvre mis à la broche, il fallait qu’il soit à peine cuit, ce qui n’était pas trop de mon goût.

   Les compères attrapaient des morceaux sanguinolents ; ils en avaient leurs grandes moustaches rougies et ils montraient leur satisfaction par des grognements de plaisir ; un fromage bien fort qui emportait la bouche suivait ; souvent de la rhubarbe terminait le repas, on arrosait le tout d’un bon vin cacheté tiré de derrière les fagots ; le meilleur était le vin de Passero, le nôtre par exemple, où les vignes étaient les mieux exposées de Lunas. Bien sûr, cela se terminait par des chansons et on se promettait de faire mieux la prochaine fois. Les femmes rouspétaient un peu et souhaitaient que les chasseurs ne tuent pas trop souvent de lièvres ! Ce n’était pas tant pour la dépense que pour les travaux ménagers que cela leur imposait.

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